Alors pour la Toussaint ma petite fille est venue me visiter.
Comme elle dit: “C’est de saison”.
Celle là, elle est comme son père, elle est quand même un peu con!
Elle fait des études à la ville, de spychologie à ce que j’ai compris.
En plus elle m’avait ramené des ouvrages qui doivent pas être recommandés par l’évêché.

Alors à force de passer ses jours et ses nuits à lire ces conneries et de vivre dans un placard tellement riquiqui, elle est blanche comme un endive et dépressive comme une sucrine racornie.
Bref au bout de deux jours j’avais l’impression d’avoir un mort vivant pour locataire et ça me rappelait trop le cimetière. Ben merde si j’y suis pas encore couchée c’est pas pour se le faire à la maison. Elle te me foutais le moral dans les sabots oui avec ses livres et sa mine déconfite! J’avais envie de la secouer à m’en faire décoller le dentier.
Ni une ni deux je m’suis dit qu’au lieu de tarter Ophélie j’allais lui faire ma fameuse tartiflette.
Et que même j’allais la lui écrire sur le blogue pour qu’elle puisse se la faire refaire dans sa studette meublée.

Bon c’est facile t’as qu’à suivre ce qui y a d’écrit:
D’abord il te faut faire des courses.
Ensuite tu prends des pommes de terre qu’on coupe en tronçons (ça veut dire plus gros qu’une lamelle pour le gratin dauphinois et moins gros que la patate entière)
des oignons que tu coupes en lamelles c’est des morceaux longs et fins. Donc ça veut surtout dire qu’il faut pas les couper en dés.
de la ventrèche que tu détailles en lardons et va pas te faciliter la tache en prenant ces lardons qu’on extirpe sauvagement de leur barquette (que ça veut jamais s’ouvrir sans souffrances ces conneries de plastique!) en poussant des petits cris suggestifs pour les attendrir.
du reblochon fermier parce que tu es fière de tes origines
du vin blanc sec (Et arrête de dire à ta mère que je picole c’est pas vrai mais quand c’est entamé faut bien le finir on va pas gâcher!)
du sel
du poivre noir c’est noir il n’y a plus d’espoir mais dans ton état mets plutôt du blanc
de l’amour plein plein beaucoup car on n’en met jamais trop ma chérie
de la patience pour éplucher les oignons
un poële à bois qu’il faut allumer dès le matin pour chauffer la cuisine
Oh ma poupette si t’as pas la place de mettre un poële à bois dans ton studio c’est pas grave pleure pas comme ça dans le four électrique ça marche aussi et oui!
une cocotte en terre cuite
et surtout une petite fille à tendance dépressive à épater.
On attrape la cocotte par surprise avant qu’elle ne se cache au fin fond du poulailler et qu’on puisse plus l’attraper et on la remplit brutalement (elles adorent ça mais elles osent jamais le demander) en alternant les couches oignons, lardons, tronçons de pomme de terre, sel, poivre, amour, oignons, lardons, pommes de terre, sel, poivre, amour.
Attention il y a une subtilité, on termine par pomme de terre sel poivre amour et reblochon que l’on pose donc là à même l’amour.
On arrose d’un soupçon gascon de vin blanc (ça veut dire un bon quart de bouteille) même si le vin est alsacien.
On laisse mijoter sur le poële à bois tran-quil-le-ment pendant deux ou trois jours.
Pour les pressés de la vie moderne on met la cocotte dans le four électrique thermostat pas trop chaud (ma petite fille dirait thermostat 8 ou 235 degrés mais bon celle ci elle pense trop pour son âge, elle finira bien par s’attraper une ménigite!) et alors on cuit ça le temps d’aller faire son marché environ une heure, une heure et quart si on rencontre la mère Poulard qui vous tient toujours la jambe avec ses histoires.
On appelle la petite qui a profité de mon escapade au marché pour aller se replonger dans ses bouquins de spy à la noix et on se met enfin à table.
Et là en général après la première fourchette enfournée, Ophélie me regarde et sourit. Alors là je me dis que c’est pas si compliqué que ça de ranimer une noyée…